Jean-Jacques Rousseau avait ses Confessions, Marcel Proust sa Recherche du temps perdu, Raymond Depardon a son Errance.
Vous l’aurez compris bien plus qu’un livre d’images ou de voyages, il est un des trois points de suspensions qui compose une vie. Voyager. Recherche de la conjugaison parfaite des plaisirs et des déplaisirs, un tout orchestré par la complexe relation entre les trois frères de la psychanalyse freudienne : le moi, le ça et le surmoi. Aux voyages correspond le ça, cet inconscient autonome, né ici et rejeté là.
Errance ou le voyage initiatique de Depardon voit le photographe face à lui-même. Il photographie non pas des paysages mais son intérieur, son ça : « l’errance n’est ni le voyage ni la promenade, etc. Mais bien : qu’est-ce que je fais là ? ».
Si nous concevons le voyage comme étant, au cours de l’histoire des hommes, synonyme d’échanges, de rencontres, d’évangélisation, de fuites, d’appropriations plus ou moins violentes, de bohème… et de cinq semaines de congés payés, l’errance est plus singulière, plus personnelle, plus introspective.
Si vous avez la curiosité d’aller fouiller dans le thésaurus de l’encyclopédie universalis à la définition du mot « personne », vous vous apercevrez qu’il est coincé entre « persécution » et « perspective ». Tout comme le ça se trouve entre le moi et le surmoi. L’errance serait-elle ce point central entre « le chercher et le trouver ?»
Depardon donne une forme à l’errant : « il parait que l’errant est pourvu d’une drôle d’allure ». Loin de tout sens dramatique ou lyrique digne des 18e et 19e siècles, ce livre est signe de liberté assumée, « de grand bonheur ». Voyage intérieur, voyage rétrospectif. Un voyage comme volonté d’être crié, d’être dit, d’être retrouvé d’être fragilisé par la vie… un voyage comme seul terrain d’exploration de soi.
Fabien Leblanc
Raymond Depardon, Errance, ed Seuil, 2000.