Dans cette discussion le couple parle tour à tour de leur rencontre, de leur premier enfant, de leur travail…
Le Nu : J’ignore ce qui m’a attiré vers elle, mais
j’ai toujours su qu’un jour nous serions ensemble. Quand
elle est née j’étais déjà bien âgé.
Mais dans notre milieu ce n’est pas choquant, c’est même
gage de sagesse qu’un homme calme sa jeune femme sauvage. Pourtant,
je ne pensais pas qu’un jour notre rencontre me changerait autant.
A sa naissance, j’avais été invité à
par sa famille à la voir. Oh !c’était une famille
ancienne, elle était de « bonne famille » comme on
dit. Quelques grands noms qui la composent en changèrent la face
du monde : Gutenberg, Volta par exemple. Son père s’appelle
Daguerre.
Moi, je ne savais pas très bien pourquoi ils m’avaient
convié à cette célébration mais une fois
que je me suis penché sur son berceau je fus saisi. Depuis ce
jour je ne l’ai plus quittée. Elle est née de la
cuisse de son Zeus dont elle porte le nom : daguerréotype. (Silence)
Enfin ça c’était pendant sa jeunesse. Elle en changea
plusieurs fois. Ce n’est qu’à sa majorité
qu’elle décida de se donner un nom aux références
grecques.
(La porte d’entrée s’ouvre et la photographie apparaît).
Bonsoir comment vas-tu ? (Ils s’embrassent). Bonne journée
?
La photographie : comme d’habitude. Bonsoir messieurs.
Le Nu : ces messieurs font une interview sur ce qui nous unit.
La photographie : bien, je vais dans la chambre noire me changer. Je vous en prie continuez.
Le Nu : cela fait environ trois noces d’or que nous passons ensemble.
Trois noces d’or et quatre enfants et des tonnes de petits enfants.
J’ai souvent pensé que notre relation ressemblait au couple
peintre-modèle. Une conception bohémienne bourgeoise et
artistique digne de notre siècle.
(La photographie s’assied)
Plus jeune que moi ma femme…
La Photographie : …pas encore ta femme à l’époque.
Le Nu : oui, future femme entièrement prisonnière de sa condition. Aristote en somme.
La Photographie : peut être devrais-tu traduire ?
Le Nu : oui, une conception machiste en somme.
La Photographie : il fallu que je me batte pour travailler librement. Je me rappelle de mes premières rencontres de mes premiers métiers. Je devais me présenter à des messieurs moustachus, parfois bedonnants qui me saisissaient, me plaçaient devant un paysage et pendant des minutes interminables. Interdiction de bouger. J’ai trop longtemps fait cela. Puis un jour un petit groupe d’hommes dont un qui s’appelait Durieu, si j’ai bonne mémoire, me proposa de m’associer à lui et de me rémunérer. Photographier des hommes et des femmes nus. Il commerçait avec un certain Delacroix.
Le Nu : C’était aux environ de 1854. C’est d’ailleurs à cette date que nous décidâmes de nous unir. Je me souviens du faire part : « Monsieur et Madame Nu ainsi que monsieur Daguerre ont la joie de vous inviter aux noces en l’Eglise Marie Madeleine de nos enfants : Nu et Photographie. Buffet froid, danse… ». Il y avait tout le gratin : de l’aristocratie au milieu artistique. Tous venus se faire tirer le portrait.
La Photographie : tous, tous. Attends, certains sont venus à reculons. Après notre mariage je repris mon travail. Je tombais enceinte quelques temps après.
Le Nu : la naissance de notre fils fut très mal accueillie par une partie de la communauté artistique. Ils crièrent à la trahison.
La Photographie : notre union avait donné naissance à Réel, notre fils, donc. Ingres, Baudelaire et vingt-six autres pétitionnaires, ô penseurs intègres ! M’ont jeté l’opprobre.
Le Nu : selon eux, seul Dieu pouvait représenter fidèlement
l’Homme.
C’est en 1850 que les peintres commencèrent à utiliser
les clichés de modèles pour peindre leurs tableaux. Mais
vous savez cette pratique marginale deviendra une tradition. De Delacroix
à Monory.
La Photographie : je pense que ce qui déplaisait aux vingt-six pétitionnaires était mon émancipation. Mon mari en tant que Nu connaît depuis des millénaires ces milieux aristos et artistiques.
Le Nu : oui c’est vrai que je connais ces milieux. Quand nous avons travaillé ensemble pour la première fois c’était un moyen pour ma femme d’opérer un glissement d’objet à sujet. Elle devenait indépendante non pas seulement vis-à-vis de la peinture…
La Photographie : …mais vis-à-vis des canons de l’esthétique grecs ou de la reconnaissance. Je dessinais à ma façon les contours du réel. D’ailleurs par mon action j’ai libéré mon mari.
Le Nu : je lui en suis très reconnaissant. J’étais enfermé dans des carcans académiques, d’équilibre et de symétrie.
La Photographie : et vivre avec un nu parfait, ce n’est pas facile. La naissance de Réel a poussé les réfractaires dans leur dernier retranchement. Je ne sais plus qui m’avait rapporté des commentaires diffamants
Le Nu : ils exigeaient que nous envoyions notre fils dans une institution privée pour le saupoudrer, le farder, le blanchir, l’immaculer, l’enfouir, sous d’épaisses couches de noblesse et de paradis. Ils se sont aperçus que ma femme avait enfanté un monde réel et non d’un monde vrai dont on fabrique une raison commune. Cependant nous avons tenu bon.
La Photographie : un de nos amis Henri Delaborde dit de moi, pardon de me citer que : « la photographie est l’effigie brute de la réalité plutôt que de la vérité ». Ces réfractaires m’utilisaient volontiers tant que je représentais un réel emprunté, le leur. Mais cet enfant c’est le notre, notre trait d’union.
Le Nu : aujourd’hui bien des concours photographiques traitent de la représentation du réel.
La Photographie : nous pourrions dire que nous avons fait des petits, non ?
Le Nu : vous savez le rôle des parents c’est d’apprendre à ses enfants à se débrouiller dans la vie. Je suis fier de lui aujourd’hui. Il est devenu un individu avec son libre arbitre. Il est objectif.
La Photographie : en tout cas bien plus que sa cousine Vérité, prisonnière de conventions. Pauvre petite (soupir).
Le Nu : je crois que nous nous sommes réalisés à travers lui. Je vais vous donner un exemple. Prenons la peinture de notre ami Courbet et son origine du monde et la photographie d’Auguste Belloc. Voyez et notez ces deux monologues du vagin. Ils sont réels mais pas vrais.
La Photographie : s’il avaient été vrais, il auraient été voilés.
Le Nu : je crois que ce que ma femme veut dire est que le réel est toute les composantes de l’univers. « L’art est le choix du réel ».
La Photographie : en tant que photographie mon travail est de peindre « l’individu déterminé par les circonstances dans tout ce qui le particularise ».
Le Nu : c’est l’une des nombreuses problématiques du réel.
La Photographie : un enfant n’est pas toujours simple à comprendre. Nous même il nous est arrivé de nous fourvoyer.
Le Nu : c’était à l’époque où nous nous questionnions sur nous même, sur nos motivations respectives à être ensemble…
La Photographie : …à aller l’un vers l’autre. Il n’aime pas que je dise cela mais je suis sûre et certaine qu’il était coincé entre deux syndromes : Don juan et Casanova.
Le Nu : en guise de précision le premier aime l’idée dont il se fait des femmes alors que le second aime les femmes. Si je suis en désaccord avec toi c’est parce que je suis convaincu que nous étions tous deux dans ce dilemme, saperlipopette ! C’est l’ambiguïté de notre nature respective, chérie. Pourtant je reconnais aisément que ma fonction est plus simple.
La Photographie : j’offre le produit final d’une réflexion, d’un sentiment, d’une réalité. Parfois crue.
Le Nu : sensualité, sexualité, pornographie. C’est la réalité sur le corps nu qui a changé, sa vision. Nous nous sommes confinés dans nos rôles, il n’appartient qu’aux photographes de nous permettre d’opérer un tournant.
Fabien Leblanc